Plaidoyer pour la défense du château Laboissière

Il faut dire les choses : le patrimoine culturel, cela fait souvent un peu ringard. Les vieilles pierres sont trop souvent appréciées quand il s’agit de faire venir les touristes et remplir le tiroir-caisse. Mais ceux qui s’efforcent de défendre des éléments moins tape-à-l’œil sont parfois jugés comme des hurluberlus, tournés vers le passé. Notamment dans nos banlieues où les élus ont soif de constructions nouvelles…
« Patrimoine culturel » ? « Ce qui est considéré comme l’héritage commun d’un groupe », nous explique le dictionnaire Larousse. A Fontenay-aux-Roses, nous n’en avons pas beaucoup, d’éléments de patrimoine. Il y en a un seul, emblématique, le château Laboissière, qui date du XVIIe siècle. Commandé par l’éditeur des fables de Jean de la Fontaine, ce bel édifice a été rénové il y a quelques années.
Pourtant, la mairie a accordé en 2023 à un promoteur un permis de construire pour un immeuble de 19,50 m de haut (5 étages) et de 30 m de long, le long de la ruelle de la Demi-Lune. Ce qui va contribuer à réduire considérablement le champ visuel du monument, déjà largement entamé lors des importants lotissements des années 1950-1960 dans le parc du château. Lequel va se trouver ainsi encore un peu plus noyé dans le paysage urbain. Pourtant, il est inscrit à l’inventaire des Monuments Historiques.
Étonnamment, l’architecte des Bâtiments de France (ABF) a autorisé le projet. Il admet que celui-ci, « en l’état, est de nature à porter atteinte à la conservation ou à la mise en valeur du ou des monuments historiques ou des abords ». L’ABF pense qu’« il peut cependant y être remédié ». Alors, « pour que le projet participe de la mise en valeur du monument historique et de ses abords », il demande que « des arbres à haute tige » soient « plantés sur toute la longueur de la limite parcellaire (côté ruelle de la Demi-lune) pour créer un écran végétal visible depuis le monument historique ».
Des riverains se sont mobilisés pour tenter de faire revoir le dossier. Ils ont maintes fois tenté de discuter avec des élus sûrs d’eux-mêmes. Toute concertation s’est vite avérée impossible. La mairie ayant refusé un recours gracieux, ils ont dû, à leurs frais, se tourner vers le tribunal administratif. Celui-ci a annulé le permis de construire. Au passage, il a condamné la mairie à leur payer 1500 euros. Preuve que les plaignants n’avaient pas complètement tort…
Le promoteur a alors promis un rideau végétal composé de « huit arbres fastigiés, Charmes commun qui empruntent au vocabulaire des haies de charmilles de jardins historiques et patrimoniaux ». Qu’en des termes élégants ces choses-là sont dites…
Il s’agit en fait de masquer que ces charmes, arrivés à maturité, atteindront 8 à 10 m de haut et une largeur de 3 m. Pour un immeuble dont la hauteur devrait faire quasiment 20 m de haut ! De plus, selon les plans, entre le mur de la ruelle et l’immeuble, il n’y a qu’un espace de 3,20 m ! Une place plus que réduite pour le développement de tels végétaux… En clair, les fenêtres des habitants dont les appartements donneront sur les charmes seront complètement bouchées et obscurcies par les branches. Qui voudrait habiter dans un appartement qu’il faudra éclairer en permanence pour y voir clair ?
Ce ne serait pas le premier problème en matière d’architecture à Fontenay. Il n’y a qu’à regarder les nouveaux immeubles de la Cavée, serrés les uns contre les autres, dont certains habitants en vis-à-vis pourraient presque se serrer la main ! Où est l’« exigence qualitative très forte pour chaque projet autorisé », revendiquée par les élus majoritaires ?
Pour le projet de la Demi-Lune, un nouveau permis de construire a été instruit. Les riverains plaignants du château Laboissière l’ont à nouveau attaqué devant le tribunal. L’affaire attend d’être jugée. Mais ils ont d’ores et déjà reçu la visite d’un huissier, envoyé par le promoteur, qui les menace de leur réclamer plusieurs centaines de milliers d’euros pour « procédures abusives » ! Simplement parce qu’ils osent se défendre ! Et, au passage, défendre une certaine conception du patrimoine. Pour le maire, Laurent Vastel, ces riverains défendent le « Not in my backyard » (sic). En clair, un tel projet ne doit pas surtout pas « se faire chez moi ». Si l’on comprend bien, ces citoyens-plaignants seraient donc des égoïstes. Question : Monsieur le Maire accepterait-il qu’on lui construise, à quelques mètres de chez lui, un immeuble de 19,50 m de haut ? Pas sûr. Autre question : et si les riverains concernés ne pensaient pas forcément qu’à eux, s’ils pensaient aussi au seul patrimoine intéressant de leur commune ?
Dans une tribune au « Monde », un collectif de professionnels du patrimoine et de l’architecture alerte contre les menaces et les pressions de démolisseurs dont fait l’objet la cité-jardin de la Butte-Rouge, à Châtenay-Malabry, ensemble construit à partir de 1929 pour fournir des logements décents à des familles modestes, comme on le faisait également dans l’Allemagne des années 1920. Le dossier n’a rien à voir avec celui du château Laboissière qui n’est évidemment pas menacé de destruction. Mais en barrant son champ visuel, c’est aussi à son esthétique qu’on porte atteinte. « Que notre nouvelle ministre de la culture montre de la ténacité ; nous nous opposons fermement aux démolisseurs de la cité-jardin de la Butte-Rouge, chef-d’œuvre victime de la cupidité et de l’ignorance », concluent les auteurs de la tribune. A Fontenay, les citoyens qui luttent contre l’actuel projet immobilier de la ruelle de la Demi-Lune ne sont pas forcément des ringards égoïstes. Ils estiment aussi jouer leur rôle de citoyens.
Mesdames et Messieurs les élus, il faut savoir parfois écouter les citoyens…
Laurent Ribadeau Dumas
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