18 juillet 2019 | 23:53
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François Cavanna : Ecologie et Science

François Cavanna est né le 22/02/1923 et mort le 29/01/2014. Ecrivain, journaliste et humoriste, avait fondé avec d’autres le magazine mensuel Hara-Kiri en 1960, lequel est devenu hebdomadaire en 1969, en même temps qu’a été créé le mensuel de bandes dessinées : Charlie. Après l’interdiction de Hara-kiri Hebdo (à la suite de sa couverture : « Bal tragique à Colombey – un mort ») ce journal a été rebaptisé : Charlie-Hebdo. L’hebdo fait faillite en 1981, mais est relancé en 1986 par Philippe Val, Cabu et Wolinski. Cavanna rejoint alors Charlie, jusqu’à ce que la maladie ne le contraigne à cesser son travail. A sa mort, Charlie lui avait rendu hommage en republiant des articles, dont celui que je vais résumer maintenant.

[Je n’adhère pas à sa distinction trop facile, comme évidente, entre science pure et technique, mais complètement à sa défense d’une raison objective, de type logique et scientifique, pour une meilleure conscience des problèmes actuels qui permette d’échapper aux modes, aux lieux communs, et surtout aux “lois du marché”. Cela exige un effort et il l’a fait. Je pense également qu’il ne tient pas assez compte, pour comparer le passé et le présent, de la réduction du temps qui sépare aujourd’hui une découverte de son application ; accélération néfaste mais qui est bien aussi de nature socio-politique et non scientifique, comme il le clame pour l’ensemble des conséquences du progrès scientifique.]

Extrait du texte de François Cavanna, publié dans Charlie Hebdo du 5 Février 2014, intitulé :

« ÉCOLOGIE CONTRE SCIENCE ? »

Cavanna commence par s’excuser de ne pas avoir eu le temps de faire un texte mieux structuré …Je ne vais guère faire mieux, entre citations tronquées et résumés partiels.

« Le mouvement écologique est bien parti. …
Colonne crédit :
A éveillé des gens – “prise de conscience”- sur le fait du saccage effroyable de notre milieu de vie, sur l’énormité des dégâts, sur l’irréversibilité de beaucoup d’entre eux, sur l’imminence de la catastrophe et sur la nécessité d’agir très vite, et partout. …
A montré que le bonheur, but implicite de toute tentative pour améliorer la vie, n’est pas tout bêtement comme … on nous le donnait à croire, la conséquence d’un accroissement de niveau de vie, de l’hygiène, des loisirs, de ce que l’on appelle l’emprise de l’homme sur la nature … qui se traduit… par une plus grande [quantité] de produits fabriqués mis à la disposition d’un plus grand nombre de gens, paramètres mesurables en chiffres précis, et qui ne veulent strictement rien dire dans le cas qui nous occupe : sommes-nous plus ou moins heureux et pour combien de temps ?
A montré aussi que la Terre n’est pas illimitée ni ses ressources inépuisables, que les déchets augmentent avec les produits, que l’équilibre de la vie sur Terre n’est qu’un bien fragile château de cartes d’interactions extrêmement complexes, que l’homme ne peut plus se contenter de taper là-dedans anarchiquement au risque de tout foutre par terre.
A insisté enfin sur le fait que l’homme n’a pas seulement besoin de pain, … de gadgets et de spectacles, mais qu’il a aussi des besoins psychologiques non moins impérieux, non moins vitaux, quoique considérés comme dérisoires : verdure, “nature”, bêtes, vie sauvage, aventure, imprévu …
Colonne débit :
Le mouvement écologique a tendance à prendre systématiquement – et même quand il proclame le contraire – une position anti-science. Lui, il dit « anti-scientiste » …
Cavanna décrit alors le scientisme comme celui des scientifiques « sclérosés, vendus… carriéristes » et dénonce « L’équivoque vulgaire, si tentante, si rassurante, entre science et concours Lépine » … Ce n’est pas, dit-il parce qu’un médecin se fait écraser [on pourrait dire : meurt d’un cancer] que la médecine est mauvaise …
« La science, encore une fois, consiste à essayer de savoir. Un point c’est tout. C’est tout mais çà en fait l’activité humaine numéro un, de même que la raison est la faculté humaine numéro un. » Cavanna évoque le rire, [qu’il a largement pratiqué !], propre de l’homme selon Rabelais, pour dire qu’il a vu rire ses chiens et ses chats, et « vu des singes se fendre la pipe ».
En fait : « Le propre de l’homme c’est la pensée consciente. Un savant n’est qu’un homme, qui a appris à se servir de sa machine à penser selon une méthode éprouvée, dont le principal souci est d’éliminer le subjectif. Hélas généralement, il n’applique sa méthode qu’à sa spécialité ». Cette dernière remarque vise l’arrivisme de certains scientifiques, évidemment.
« Trop commode de rejeter la cause de notre merde sur la science … c’est-à-dire : la science c’est la bombe H, les boues rouges, c’est Pechiney, c’est la radiologie-cancer … La science a été confisquée. Non. Je déconne.… Les applications de la science ont été confisquées. Par des … caractériels à grosses mâchoires qui ne voient que le profit, la puissance, la gloire… D’épais cons puissamment doués pour la réussite sociale. Volontaires, acharnés, habiles, énergiques, travailleurs, exaltés, patients, tenaces, séduisants, sans scrupules, illuminés… »
« Ils ont mis les savants dans des boîtes…[car] il y a un marché. Quand un savant découvre un nouvel aspect de la façon dont la nature fonctionne, ils chargent vite des sous-savants d’examiner ça sous tous les angles pour voir si on peut en tirer quelque chose d’utile : rayon de la mort ou bidule à faire les nœuds de cravate. Et le rayon de la mort tue, et le nœud de cravate pollue, et la foule gueule à la faillite de la science. Ne pas laisser la science aux pattes des caractériels, qu’ils exercent leurs méfaits dans les affaires ou la politique. » …

« Si le mouvement écologique ne se fonde pas sur la science, il est foutu. Dégénérera en refuge pour insatisfaits, …, en chapelles vouées au culte du germe de blé sur coton humide, avec pseudopodes vers le yoga …
Il n’y a pas de philosophes. J’appelle philosophie, non l’art, tout littéraire, de discuter des fins dernières avec plus ou moins d’ingéniosité et d’élégance, mais bien la science des sciences … qui se propose … d’en comparer les méthodes et les résultats,… »
Cavanna refuse les amalgames entre science et gadgets, révise avec lyrisme la notion de progrès :
« … les villes gigantesques, les transports à la con, le travail abrutissant, les nourritures malsaines, l’angoisse du lendemain, la pollution, ne sont pas le progrès puisqu’ils abîment notre vie. L’automobile n’est pas un progrès par rapport aux transports en commun, elle est une régression. A condition que les transports en commun, si bien partis au début du siècle, se soient perfectionnés sur leur lancée : trains silencieux, nombreux, … se faufilant, discrets, presque partout. Ben oui, le pétrole fut entre-temps découvert et les énormes possibilités d’enrichissement qu’il offrait à quelques grosses mâchoires … ce n’est dons pas de progrès qu’on crève mais d’anti-progrès, pas de science, mais de manque de science … Le progrès, ce n’est pas le gadget. Ce n’est pas forcément non-plus l’anti-gadget. C’est ce qui améliore. Suffit de s’entendre.
Le mouvement écologique, malgré toute sa bonne volonté, se laisse trop souvent abuser par des malentendus sémantiques, des quiproquos … C’est le danger des positions purement affectives : on tombe dans les pièges du langage. »
Cavanna dénonce ensuite plusieurs dangers : le danger de simplifier, de chercher une solution simple, universelle, voire religieuse, à une réalité « excessivement complexe » faite d’éléments imbriqués agissant les uns sur les autres. « Attention donc, à la tentation de la clef magique. La formule-slogan, c’est tentant, mais c’est le meilleur moyen de passer à côté. »
Une tentation proche de la précédente : penser qu’il y a une règle permanente absolue à respecter, que l’on aurait oubliée. Il n’y en a pas, sauf pour la nature elle-même, laquelle persistera quoi que l’homme fasse : « Si l’homme se fait sauter la planète à la gueule, ou s’il crève de faim, l’Univers continuera, [le Terre aussi ] t’en fais pas pour ça. La chose se réduit donc à un petit problème pratique : on voudrait bien que l’homme ne crève pas et même qu’il vive pas trop mal … se méfier des chercheurs d’absolu, se sont des paranos. La perfection est une abstraction commode en mathématiques, rien de plus. » …
« Il se peut que les cultivateurs d’antan évitaient des erreurs graves en n’utilisant que des engrais “biologiques”. En tout cas ils ne le faisaient pas exprès. Ne me parlez pas de leur instinct sûr d’hommes proches de la Terre et autres rigolades. Ils avaient découvert empiriquement que leur merde aidait les poireaux à pousser … et si ça ne leur foutait pas le cancer, c’est bien par hasard. Les paysans chinois, qu’on cite si souvent pour leur “ancestrale sagesse” se tenaient chaud au bide, l’hiver, par le moyen de petites chaufferettes de terre cuite qu’ils s’attachaient à même la peau du ventre sous leurs vêtements. Résultat : la fréquence des cancers de la peau chez ces braves gens était vraiment remarquable… Bon, les engrais chimiques sont mauvais. On pouvait pas deviner. On aurait dû. Mais la science, il y a cent ans, n’était pas encore assez avancée. En tout cas maintenant, on sait, grâce à la science, notez-le. » Son argument principal est ici que la bonne solution n’est pas forcément “naturelle”, la nature n’ayant pas prévu l’agriculture, même archaïque. « Il n’est pas interdit de chercher mieux ».
Les rayons X ont transformé l’investigation médicale, puis on s’est aperçu qu’ils causent aussi des dommages, et on y est allé plus « mollo ». N’en concluons pas que « la science est une saleté mortelle. ». Une bonne vieille tuile romaine « moussue, fleurie » peut tuer en tombant : nous n’accuserons pas la science, mais celui qui avait l’habitude des toits de chaumes pouvait le faire, jusqu’à ce qu’un progrès supplémentaire lui permette de sceller ses tuiles.

Christiane Vilain

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