17 janvier 2019 | 03:04
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Lettre ouverte de l’Association « Les Amis du Théâtre des Sources et du Cinéma le Scarron » à Monsieur le Maire de Fontenay aux Roses

Nous avons lu avec intérêt et attention l’entretien que vous avez accordé au Magazine de rentrée de Fontenay-aux-Roses.

La bonne connaissance que nous pouvons avoir de l’histoire du Théâtre des Sources nous autorise à ne pas laisser passer sans la contester la phrase suivante : « Je me battrai pour garder le théâtre de Fontenay-aux-Roses, d’autant que son identité culturelle commence tout juste à se dessiner. »

Si la première partie de la phrase ne peut que nous satisfaire, la seconde ne correspond pas à la réalité de l’histoire.

Monsieur Gérald Chatelain a été nommé directeur du Théâtre des Sources en mars 1995. Il prenait la suite de Madame Reissier qui avait assuré, en tant qu’élue municipale, la gestion et la programmation d’un établissement qui n’avait pas de directeur. Déjà certains des choix de Madame Reissier avaient été contestés et sa programmation avait pu faire l’objet de critiques parfois virulentes. Ces critiques (mises en scène trop « modernes », élitisme, absence de souci des goûts et souhaits des Fontenaisiens, coût pour les contribuables), allaient se retrouver par la suite.

L’arrivée de Monsieur Chatelain, premier directeur artistique de l’établissement et responsable de la programmation, marquait une rupture. Mais le directeur sut garder le meilleur de l’esprit de certains choix de Madame Reissier.

Sollicité par un habitant de Fontenay aux Roses il accorda en 1999 un entretien à une revue, dans lequel il définissait ses conceptions.

D’entrée il soulignait les difficultés rencontrées par un homme qui prend en charge un théâtre : le lieu, les moyens, la ville. Le lieu : « un vrai paquebot, pas fait pour le théâtre classique, pas fait pour le théâtre, où le théâtre de proximité est difficile, un lieu fait pour des grands spectacles. » Les moyens : pour des raisons économiques il n’était pas possible de présenter des spectacles avec beaucoup de comédiens ni un spectacle sur une longue durée. La ville : « c’est le problème du goût du public : il faut surprendre, mais sans faire déserter ! »

Monsieur Chatelain souhaitait travailler en direction des jeunes. Dès la maternelle, il s’agissait de familiariser les enfants avec le théâtre, travail mené en collaboration avec les enseignants. « Mon idée », disait-il, « est d’incruster le théâtre dans la vie quotidienne de Fontenay-aux-Roses », et il voulait se battre contre une forme de « culpabilité culturelle » qui vient de l’idée que la « culture » est un luxe. A cela s’ajoutaient la création d’un atelier de théâtre, d’un de danse, d’une chorale et le « théâtre en appartement » qui faisait entrer la découverte du travail théâtral chez les Fontenaisiens prêts à l’accueillir.

Pour le choix des spectacles, c’est-à-dire la programmation, il précisait : « il y a deux solutions possibles. On peut faire venir des vedettes, comme Caroline Cellier, qui a joué Un Tramway nommé Désir, ou Noiret et Bouquet qui ont joué Les Côtelettes ; on augmente le prix des places, on remplit la salle ; pour le directeur ce n’est pas fatigant, il suffit de consulter le catalogue des spectacles qui marchent ; les élus sont contents (…) et le public aussi, il n’y a pas de surprise. Cela, ça ne m’intéresse pas. » Ce qu’il voulait, c’était être « inventif », par exemple développer les « petites formes », ouvrir sur l’étranger, montrer d’autres cultures.

Ce rappel peut paraître un long préambule, mais il explique pourquoi un certain nombre d’entre nous se sont sentis proches des idées de Monsieur Chatelain et ont été conduits, devant les attaques récurrentes dont son travail faisait l’objet, à créer en 2002 l’Association des Amis du Théâtre des Sources et du Cinéma Le Scarron, association non subventionnée, indépendante, qui n’est la voix ni de la direction du Théâtre ni de la Municipalité.

Fidèle à l’esprit qu’il avait annoncé lors de sa première présentation de saison, Monsieur Chatelain a construit son programme sur une palette très étendue. Il est facile d’en juger en rappelant certains des spectacles présentés. Théâtre classique avec Gozzi, Evgueni Schwartz (important auteur soviétique injustement méconnu), Boulgakov, Brecht, Vinaver – montés par des metteurs en scène comme Lisa Wurmser ou Philippe Awat ­- , sans oublier le Grand Guignol (Cadavres exquis, monté par Philippe Adrien). Place faite aux marionnettes qu’il aura contribué à faire reconnaître comme un art majeur (travail qui fut poursuivi par Madame Ackerman) – des marionnettes chiliennes de Gemelos à celles d’un grand maître chinois. Des clowns, comme Howard Buten, et les Semianyki, artistes russes peu connus alors et qui aujourd’hui sont têtes d’affiche partout où ils passent. Avec Shirley et Dino, dont le duo burlesque était alors inconnu du grand public et qui ensuite a fait une brillante carrière (notamment à la télévision), ce fut un beau moment de spectacle « populaire ». Révélation de James Thierrée et de sa conception du cirque-théâtre (une forme de théâtre total). Des humoristes, au premier rang desquels Fellag. Des chanteuses, de Juliette à la magnifique israélienne Yasmin Levy, et Michel Hermon chantant Piaf et Ferré. Le « théâtre visuel » avec la Compagnie de Philippe Genty. Sans parler des soirées cabaret – nées elles-mêmes des contraintes et des possibilités de la grande salle.

Ainsi, disons le hautement, dès les premières années et au fil des saisons s’est construite l’identité culturelle du Théâtre des Sources.

Quand vint le temps du remplacement de Monsieur Chatelain, les AMIS sont intervenus par une pétition (345 signatures recueillies à l’entrée des spectacles) et en obtenant une entrevue avec Messieurs Buchet et Zanolin pour que l’esprit d’ouverture et de découverte dont avait fait montre le Théâtre soit maintenu et que persiste l’esprit du service public.

Nous avons la faiblesse de penser que nous avons pu être entendus, au moins écoutés. Comme nous pensons l’avoir été par Madame Guilleminot qui, au CA du Théâtre, a montré sa détermination à défendre cette idée du théâtre ouvert, et son souci de faire en sorte que le Théâtre des Sources soit un lieu de découverte où seront développées la curiosité et la culture des Fontenaisiens.

De beaux et grands moments ont marqué les années 2011-2016, années où le Théâtre est dirigé par Madame Ackerman : la conteuse Praline Gay-Para, La Tempête de Shakespeare montée par Philippe Awat, La villégiature de Goldoni, L’opéra du Dragon de Heiner Müller, avec marionnettes, les marionnettes Ourobouros venues d’Afrique du Sud, la chanteuse grecque Angélique Ionatos (magnifique !), les réjouissantes soirées Apéro Polar, les concerts de Vincent Peirani et Emile Parisien, Maputo Mozambique. brillants batteurs-jongleurs, les joueurs de kora maliens Toumani et Sidiki Diabaté (superbes !), L’Ecole des Femmes de Molière montée par Philippe Adrien, La leçon de Ionesco avec Robin Renucci, et ce ne fut pas la moins belle révélation : le cirque Eloize.

Foisonnante activité qui a contribué à faire connaître dans un espace géographique élargi le Théâtre des Sources.

Madame Alexandra Bic est aujourd’hui appelée à assurer la direction du Théâtre. Elle a été secrétaire générale les années précédentes et connaît donc bien l’établissement. Elle a pris sa part à la construction et à la réalisation des saisons passées. Son travail s’inscrira donc dans la continuité de l’histoire du Théâtre.

Par sa jeunesse et son enthousiasme – sa présentation de la saison 2016-1017 a été brillante – elle insufflera une vie nouvelle au Théâtre des Sources. Le programme annoncé porte la marque de sa culture propre et de sa personnalité. Nous nous en réjouissons. L’identité culturelle (d’une institution, d’un individu, d’une nation) n’est pas quelque chose qui doit rester figé et immuable. Inscrite dans une tradition, elle doit sans cesse s’enrichir et prendre des visages nouveaux.

Vous accepterez, Monsieur le Maire, de reconnaître que votre formule est pour le moins malheureuse. Dans le Magazine, Madame Guilleminot appelle à souffler les 30 bougies du théâtre, c’est-à-dire de la construction du bâtiment. Il est bon de rappeler que l’identité culturelle du Théâtre des Sources, celui que vous défendez aujourd’hui, est le résultat de vingt années de travail depuis la nomination de Monsieur Chatelain à sa direction. Ne l’oublions pas.

Et du passé ne faisons pas table rase ! Nous savons ce qu’il en coûte…

Veuillez croire, Monsieur le Maire, en nos sentiments distingués.

Guy BRUIT, Louise BRUIT, Eric CREPIN, Monika MILLER, Charles MONCIERO, Christine ZIEGLER, Bernard WELTER.
Membres du CA de l’association « Les Amis du Théâtre des Sources et du Cinéma Le Scarron ».
Le 20 septembre 2016.

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